Jacques Morin avait aussi son porte-bonheur

Un très bel hommage de la plume de Jacques Gagnon.

Jacques Morin avait aussi son porte-bonheur

Comme de très nombreux autres aviateurs, Jacques Morin ne partait jamais en mission sans son fétiche ou porte-bonheur. Cet objet précieux, un chapelet en corne de pied de veau, il le possède toujours.

Rencontrer ce valeureux mitrailleur de queue est toujours un événement, à un point tel que je n’avais encore jamais pensé à m’informer s’il respectait cette tradition. Lundi dernier, le 13 avril, j’ai eu un flash, ce qui a provoqué une autre histoire dont seul Jacques Morin a le secret. Il suffisait d’ouvrir la porte.

Lorsque je lui pose la question sur un possible fétiche, il répond oui sans hésiter: «Un chapelet». Il se lève, prend sa marchette et se dirige vers sa chambre. Je l’entends fouiller dans un tiroir. Il revient avec un étrange chapelet, d’un genre que ni ma conjointe, Colette, ni moi avons jamais vu.  

«J’ai toujours gardé ça avec moi. C’est un peu comme le pitt-pitt des alouettes que je mettais après ma signature.»

Si le chapelet est spécial, la croix l’est également avec une tête de mort et des ossements aux pieds du Christ.  «C’est ma mère qui me l’avait donnée avant que je parte pour la guerre. Je l’avais accrochée au chapelet. Quant au chapelet comme tel, c’est le deuxième aumônier des alouettes qui me l’avait donné. C’était un jeune qui avait remplacé l’autre plus âgé. Je lui avais dit que je perdais toujours mon chapelet et que c’est une affaire que j’aime à traîner avec moi. Il m’a dit : Je vais t’en donner un et celui-là tu ne le perdras jamais.  Je ne l’ai jamais perdu.»

«C’est précieux. Ça fait plus de 70 ans que je l’ai. C’est dans mon tiroir. C’est solide. Ça c’est les Alouettes (le chapelet), ça c’est ma mère (la croix). Ç’a été fait en Afrique, en Tunisie.»

Peu de gens l’ont vu

Il reconnaît que peu de gens ont vu ce chapelet. Il est d’ailleurs d’accord pour qu’on puisse le photographier lors de notre prochaine visite.

À une question de Colette, il explique que le petit cœur qui relie le chapelet aux mailles menant à la croix, est également fabriqué en corne.

L’histoire du chapelet ne s’arrête pas là. «Quand je suis revenu et que maman est morte, j’avais mis la croix dans sa tombe. Après je l’ai enlevée et je l’ai rattachée après le chapelet.»

Les souvenirs de ce vétéran réservent toujours des surprises. C’est ainsi qu’il raconte que sa mère avait été associée à un moment aux Sœurs servantes. «À leur mort, elles étaient habillées dans leurs tombes avec un costume de moine, de couleur brun, avec une ceinture noire et de grandes manches. Quand ma mère est morte, on a sorti son costume de religieuse et on l’a placé sur le lit. Il y avait une cornette un peu comme celles de la Congrégation de Notre-Dame.»

Il faisait des grimaces

De confidence en confidence, le voici de retour à son poste de mitrailleur. Il avoue qu’il implorait souvent sa mère dans les moments critiques. «Maman, ton Coco est mal pris; il fait des grimaces.»

Les retours au sol étaient toujours pénibles lorsque s’amorçait la période de décompression. «Quand on sortait après le bombardement, on s’assoyait dans le camion de transport, je fumais. On ne pouvait pas fumer en haut à cause de l’oxygène. Là je fumais deux cigarettes et là, je braillais.»

Il s’arrête un instant, ému. Son chat, Coco, comme son surnom, en profite pour sauter sur lui et le sortir de son rêve.

Il reprend son récit. «Je ne parlais pas à personne. Les gars arrivaient un après l’autre. Je ne leur demandais pas comment ça allait. C’était chacun nos affaires, on gardait tout ça en dedans.»

Jamais encore Jacques Morin n’avait fouillé aussi profondément dans ses souvenirs. C’est touchant. C’est émouvant. Ça l’est d’autant plus qu’il évite de discuter de son passé militaire avec ses enfants parce qu’il ne veut  pas qu’ils le prennent en pitié et se rendent ainsi tristes et malheureux.

Le Jacques Morin frondeur reprend le dessus. «On n’avait pas le droit d’emporter rien dans nos poches, même pas un paquet de cigarettes. On devait évidemment emporter les photos pour nos cartes d’identité.  Moi j’avais un case en métal de Ronson (fabricant de briquets) qui contenait 10 cigarettes. C’était interdit… mais j’aurais pu facilement m’en débarrasser en cas de difficultés.»  

Fin des documentaires

Il ne regarde plus les documentaires sur la guerre. Cela l’angoisse et lui fait revivre certaines de ses missions. Il dort mal et se retrouve en rêve dans le feu l’action. Il vient en sueur et se sent mal. Cet état dure deux jours. «Je ne suis plus capables de voir ça même s’il s’agit d’événements différents de ce que j’ai vécu.»  

Il regarde cependant ses souvenirs et ses albums de photos. Il regarde aussi à l’occasion des vidéos montées par Pierre Lagacé.

Au moment de partir, Jacques Morin déclare, un sourire en coin : «Moi avec ma grande gueule je ne vous ai pas laissé parler.»

J’aurais pu lui répondre : «Lorsqu’on a l’inestimable privilège d’avoir devant soi un personnage de cette envergure, on se la ferme, on l’écoute et on boit ses paroles.»    

Épilogue

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9 réflexions sur “Jacques Morin avait aussi son porte-bonheur

  1. Je ne me lasse jamais de lire ces histoires racontées par ceux qui les ont vécues. Merci à M, Morin.

  2. Merci M. Lagacé je suis la belle-fille de M. Morin et je lui ai imprimé l’article avec des photos et le logo de l’escadron, j’espère qu’il sera content. J’aimerais savoir si Jacques est sur la photo de la bénédiction? Merci

    • Bonjour,

      Jacques Morin est arrivé après avec l’escadrille 425.
      Aucun autre membre de son équipage n’est sur la photo. Ils étaient tous dans une unité d’entraînement.

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