La vraie vérité

Le 29 octobre. Il est environ 17h20 lorsque le téléphone sonne. Je décroche.

«Me… Me… Monsieur Gagnon?»

La voix, hésitante, est légèrement chevrotante.

«Je suis un Gagnon, Jacques Gagnon.»

Cette voix ne m’est pas inconnue. Du même coup j’allume.

«C’est Monsieur Morin!»

«Jacques!  C’est justement à toi que je veux parler.»

La voix retrouve son assurance. Connaissant les problèmes auditifs de mon interlocuteur, je hausse le ton. En même temps, je me dis que cet appel doit être très important, car Jacques Morin utilise le téléphone avec beaucoup de difficultés. Il faut garder en mémoire qu’il a atteint les 90 ans le 31 août dernier.

«C’est toujours un plaisir de vous parler.»

«Jacques, je veux te remercier pour le texte de Ken West. J’en ai lu une bonne partie. Je ne l’ai pas tout lu parce que j’étais fatigué. Je vais continuer un peu plus tard. Je peux te dire une chose : C’est la vraie vérité!»

Le texte auquel Jacques Morin fait allusion a été publié le 14 octobre dernier sur un des blogues incontournables de Pierre Lagacé : RCAF 425 Les Alouettes | Je te plumerai. Le titre : Kenneth West’s RAF Memoirs. West était l’ingénieur de l’équipage d’un bombardier lourd (quadrimoteur) à la fin de la Deuxìème Guerre sur lequel Jacques Morin était mitrailleur de queue. Il tient d’ailleurs à ce qu’on l’asseye au bon endroit dans le bombardier, ce que le texte ne faisait pas. Il voulait me taquiner à ce sujet. Mea culpa. J’avais oublié de l’avertir que Pierre avait déjà effectué la correction.

J’avais remis une copie de ce texte à Monsieur Morin en début d’après-midi. Pendant une heure et quart ce valeureux vétéran a raconté anecdote après anecdote au sujet de l’équipage du pilote Eudore Marcoux. Je ne le rencontre jamais sans mon magnétophone tellement ses souvenirs sont précieux.

Voici donc les grandes lignes d’une autre de ces rencontres mémorables.

La jolie sœur de Ken West

Pour commencer, Pierre Lagacé m’avait demandé d’essayer d’obtenir le prénom de la sœur de Ken West. À la fin du texte de West, Pierre avait ajouté un gentil poème écrit par sa sœur et destiné à Cuckoo.

To Cuckoo

C’était sa façon d’écrire Coco, le surnom de Jacques Morin.

Suivait la photo de la jolie sœur en question.

Miss West

Jacques Morin n’hésite pas à répondre qu’on l’appelait Katy. Il ignore cependant comment l’écrire.

«Elle m’avait envoyé ce poème avec les filles de son bureau parce qu’elle savait que je voyageais beaucoup. J’aimais voyager. Les journées de congé je disparaissais, je prenais le train. Des fois Georges (Tremblay, son ami et coéquipier) venait avec moi. Des fois je partais tout seul. Des fois on partait trois ensembles. Ça coûtait 10 piasses pour prendre le train. Pour revenir on n’avait pas le droit de prendre le même train. Il fallait passer par ailleurs, faire le tour, mais toujours avec le billet à 10 dollars.»

Est-ce que vous l’avez rencontrée Katy West?

«Oui. Elle était dans l’aviation. Elle était private. Sa sœur, une infirmière, était capitaine dans l’Armée. Ken était dans l’Aviation anglaise (RAF). Il était sergent comme nous. Son père était amiral. Lui, il l’avait la fiole.»

Ce grade l’impressionne encore si j’en juge par sa mimique. Le fait d’avoir rencontré l’amiral semble l’avoir marqué.

«Il nous avait reçus chez lui. Madame West avait reçu à souper tout notre équipage au complet. Ç’avait été extraordinaire parce que la nourriture n’était pas comme aujourd’hui. Vu qu’on était Québécois elle avait fait des bines (fèves au lard, selon le Bélisle). C’était un genre de tourtière mais c’était aux bines.»

On devine le choc pour nos jeunes Canadiens français de se retrouver à la table d’un aristocrate britannique comme le confirme notre vétéran. Cela l’amène à expliquer «l’art de manger pour  les vrais Anglais».

«Tu manges avec le dos de la fourchette.» Ses mains s’agitent. «Tu pousses ton manger sur ta fourchette. Essaies donc d’embarquer des bines sur le dos d’une fourchette! On voulait bien faire mais on était pris avec ça. Monsieur West s’en est aperçu. Il a dit : Je vois que vous avez des problèmes dans la manière de manger. Il parlait très bien le français. Il a ajouté : Mangez donc comme vous avez l’habitude de manger, tournez la fourchette de bord. Je vous assure que personne ne s’est fait prier.»

Je lui montre une photo d’une autre femme en uniforme (gracieuseté de Pierre Lagacé) qui ressemble beaucoup à Katy West. Jacques Morin voit tout de suite la différence. «L’autre est plus grasse», affirme-t-il. Il a encore l’œil notre nonagénaire.

F/L Joseph Alcide Yvan Coté, J/85354, DFC + Bar, 147 rue Scott à Québec, dans le cockpit d’un Halifax, avant la fin du mois de septembre 1944.  La photo, PL-32820, vient des archives du C.A.R.C.

F/L Joseph Alcide Yvan Coté, J/85354, DFC + Bar, 147 rue Scott à Québec, dans le cockpit d’un Halifax, avant la fin tidu mois de septembre 1944. La photo, PL-32820, vient des archives du C.A.R.C.

Le navigateur Montigny

Je lui mentionne ensuite que la nièce de Ron Montigny aimerait en apprendre davantage sur un autre de ses coéquipiers, le sergent R.M.R Montigny.

«Montigny était navigateur. Il venait de Timmins, Ontario. Quand on a cassé l’équipage, il est retourné à Timmins. Il parlait français, mais un français cassé. C’était un chic type, mais un type renfermé. Il se mêlait de ses affaires tout le temps. Il ne bâdrait (importunait : bother) personne.»

Je lui lance : Ce n’était pas un tannant comme Jacques Morin.

«Non, non, non c’était pas une grande gueule. Il est venu en vacances avec nous autres quelques fois. Il est venu dans le nord à Manchester, dans le nord du Yorkshire.  Il est venu passer Noël avec nous autres. On était tous les six, parce que Ken était allé chez lui, à Londres.»

Noël 1944 album-photos Jacques Morin001

Comment était-il comme navigateur?

«Il était parfait. C’était un très chic type. Toujours poli. Jamais il n’aurait dit un mot plus haut que l’autre. Il fallait le picosser. Moi j’étais là pour ça.»

Quand ça brassait un peu comment il se comportait?

«Il était bien calme. Ça ne l’a jamais dérangé. Mais quand c’était rough lui restait calme.»

Le pilote Marcoux

Je lui révèle que Ken West fait l’éloge de Marcoux comme pilote.

Eddy Marcoux 02

«Ça c’était quelqu’un. Il était le garçon de l’entrepreneur de pompes funèbres de Victoriaville. Ils étaient plusieurs garçons. Ils étaient tous dans l’aviation. Ils étaient six ou sept garçons. Son prénom était Eudore. Nous autres on l’appelait Eddy, c’était plus facile.»

Je me permets un commentaire. Quand je regarde les photos de Marcoux, je trouve qu’il fait pilote de ligne avec sa moustache. Il a l’air plus sérieux que les autres.

«Il était pas sérieux pantoute. C’était un comique. C’était un gars qui aimait à découvrir. Comme pilote, comme d’homme à homme, c’était parfait. C’était un bon caractère. Il était toujours prêt à rendre service. Il aimait ça à un moment donné brasser les affaires. En Angleterre il s’était  acheté un char. Nous autres aussi on s’était acheté un char, Georges Tremblay puis moi. C’était un Vauxhall. Ce qui n’était pas commode, on n’avait pas de phares. Alors, le soir il fallait faire attention. Eddy, notre pilote, prenait son char et puis Ouellet (le bombardier) montait avec lui. Des fois Montigny montait avec eux autres. On n’allait pas loin, le village était à 12 milles de notre station. Eddy disait : Coco suis nous. Suis nous de près vu que nous autres on a des phares. C’était Georges qui conduisait. On était en campagne, on retournait à la station. On avait pris un p’tit coup. Et puis Eddy aimait ça jouer des tours. On était toujours ensembles. Il arrive dans une courbe, lui il tourne et en tournant il éteint ses phares. Sans éclairage nous autres on passe  droit. On a abouti sur un tas de sable. Ils ont arrêté et sont venus nous aider. On a poussé le char et nous sommes repartis sur la route. Eddy était comme moi, il aimait ça jouer des tours. Après ça, il jouait au sérieux.»

Après son éclat de rire, j’ajoute : Ce sont de bons souvenirs.

«Ah! Oui ce sont de bons souvenirs. Je l’ai rencontré une fois. Après la guerre, il est allé en Abitibi. Il travaillait sur des ambulances, car son père était entrepreneur de pompes funèbres comme je l’ai dit. Ça me rappelle un dénommé Roland Beaudoin d’ici, de Sherbrooke, qui était pilote dans les Alouettes. Je le connaissais très bien et je connaissais sa famille. Beaudoin est allé en Abitibi. Il allait prendre son avion et il voit un gars s’en venir. Il dit : Coudonc c’est Eddy ça. Il s’en venait vers l’avion. Il venait livrer quelque chose avec son auto. Ils ont jasé. Après ça ils ne se sont jamais revus. Chacun avait ses occupations. Finalement, il est venu mourir à Victoriaville. Ma sœur demeure encore à Victoriaville. Elle a très bien connu la famille.»

Je lui lis le passage du texte de West qui raconte une mission au cours de laquelle un bombardier ami au-dessus  d’eux a laissé tomber une bombe qui est passée entre l’aile et la queue de leur avion. Jacques Morin a déjà abondamment commenté cet épisode dramatique dans un autre texte au sujet de son ami Georges Tremblay. Il revit cet événement avec les mêmes mots. Pas de doute, la mémoire est solide. Il ajoute cependant un nouveau détail.

«La bombe a coupé les antennes du sans-filiste. Moi à tout moment je voyais un fil qui battait sur ma tourelle et sur le rudder (gouvernail de direction).»

Un autre passage ravive ses souvenirs. C’était un retour de mission difficile alors qu’un épais brouillard cachait leur base. Les autres avions avaient été détournés vers d’autres aéroports. West explique qu’ils volaient depuis presque six heures et que les réservoirs étaient presque vides. Eddy Marcoux a vu un bout de piste dans une éclaircie. Il a engagé son bombardier dans un piqué prononcé pour éviter de perdre la piste de vue. Il en est résulté qu’il a atterri au milieu de la piste  Les yeux de Jacques Morin s’illuminent. J’ai l’impression qu’il est de retour à son poste. Il enchaîne tout de suite.

«Nous sommes entrés dans un champ de labours. Eddy nous avait avertis. Y dit : Chu pas capable, j’ai pas assez long de runway (piste). Surveillezvous! C’était le champ de labours ou bien la grange au bout de la piste. Les granges étaient toutes en briques. Eddy était bon pilote. Il a bien contrôlé la situation. Il a réussi à freiner et avant d’arriver au bout de la piste, il a réussi à sortir de la piste. Il est entré dans le champ qui avait été labouré. En tous cas, on voyait juste le dessus des roues de l’avion.  On était calés dans la boue. Eddy y dit : We’re in deep shit (Nous sommes dans la merde pas à peu près.). Il a fallu des remorqueuses pour tirer l’avion en dehors de la terre. Ils l’ont remis sur la piste et l’ont traîné jusqu’à notre position de stationnement.»

Autres souvenirs de Ken West

Jacques Morin revient sur Ken West. De nouveaux souvenirs refont surface. Je dois vous avertir que notre brave mitrailleur de queue considère lui-même que c’était enfantin. «J’avais juste 22 ans», reconnaît-il comme s’il voulait se justifier. Pourquoi se justifier lorsqu’on fait partie d’une équipe de gamins qui vivaient dangereusement et qui semaient la terreur et la destruction en riposte à un ennemi qui menaçait l’univers. Revenons à Ken West. Monsieur Morin réfléchit. Un large sourire se dessine sur ses lèvres.

«C’était un gars de la haute classe. Son père était amiral. Sa sœur était capitaine-infirmière. Il parlait très bien anglais, un anglais pas mal mieux que le nôtre. (Ses mains s’animent encore une fois.) Moi je couchais ici. Le lit de Georges était là, dans le coin. Ken avait l’autre lit dans l’autre sens. On était vingt dans une barrack (caserne). Ce que Ken n’aimait pas des Canadiens français, c’est qu’ils pétaient. Je m’en rappelle comme si c’était hier. Alors, nous autres on était étendus sur le lit, et tout d’un coup BANG! Mon Ken se levait et disait : Well! C’était sa façon de désapprouver. Lui, quand il avait envie de péter, il sortait et allait aux toilettes. La toilette était dehors. C’était une petite cambuse en brique avec deux toilettes. Une bonne fois mon Georges, Georges Tremblay puis moi on dit : Ken va souvent aux toilettes. On va checker (vérifier) ça. Tout d’un coup Ken s’en va à la toilette. Entre  chaque toilette il y avait un mur de brique. Le dessus était libre. Nous autres on est rentrés dans l’autre toilette. On est montés debout sur la toilette pour regarder ce qu’il faisait. J’avoue que c’était enfantin, mais c’était dans notre âge de faire ça. On a vu mon chose faire juste pipi et puis sortir. Il n’a jamais eu connaissance qu’on était juste à côté. Il est rentré dans la barrack. Là, on l’a taquiné en lui disant : Tu sors pour aller faire pipi et pour aller péter dans la toilette. On a éparpillé la nouvelle dans la barrack. Tout le monde lui disait quand il partait pour sortir : Ken t’en vas-tu faire pipi ou si tu t’en vas péter? Il n’aimait pas ça. Mais il s’est habitué. Après ça en dernier, il levait la patte et BANG! Il lâchait un pet. Il s’est habitué à nos manières.»

Il termine dans un éclat de rire tonitruant. Depuis, il m’arrive d’entendre  Colette, ma conjointe, prononcer à l’occasion un Well!

Aux commandes d’un quadriporteur

En terminant, Jacques Morin nous parle de son véhicule, son quadriporteur. Il le possède depuis sept ans. Une grande mise au point s’imposait avec des batteries neuves. De nouveau assuré d’une autonomie d’au moins 40 km, il peut maintenant s’éloigner un peu plus de sa résidence et aller constater les différents travaux de construction dans son entourage. «Il faut que je me tienne au courant», explique-t-il. Quelques années auparavant, il s’est déjà rendu de Sherbrooke à Waterville, par les petites routes, pour rendre visite à une de ses filles. «C’est 15 km. J’ai fait ça juste une fois. Je trouvais ça trop loin. Maintenant il faut que je fasse attention parce que j’ai de la difficulté à me lever.»

 

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