Rencontre avec Jacques Morin – 23 juin 2014

Note

Voici un texte accompagné de photos. Je mets rarement des photos personnelles des gens sur ce blogue. J’ai toujours une petite gêne.

Cette histoire a commencé en 2011 avec ma première rencontre avec Jacques Morin. Je l’avais trouvé un peu nerveux lors de ma première de trois rencontres.

C’est l’histoire de son équipage.

Eudore Marcoux 1

Celle d’Eddy Marcoux.

Je l’ai racontée en partie ici sur ce blogue. Elle se terminera quand Jacques Morin retrouvera un jour son vieil ami Georges Tremblay.

C’est l’histoire d’un petit gars de Sherbrooke et d’un petit gars de Trois-Rivières partis à la guerre.

George Tremblay (R) Jean Morin (L) May 1944

Jacques Morin et Georges Tremblay

Ils se sont comptés chanceux de revenir tout comme les autres.

Je vais revenir sur cette chance une prochaine fois.

Ce petit gars de Sherbrooke m’avait jamais parlé de ses souvenirs de guerre. Il avait peur de faire rire de lui, lui qui était un sacré joueur de tours…

Voici maintenant un texte inédit de la plume d’un ami, Jacques Gagnon, le neveu d’Eugène Gagnon pilote de Mosquito dans l’escadrille 23 de la RAF. Un petit Canadien français mort dans un bête accident d’avion à Windsor Mills le 21 octobre 1947.

Je n’étais même pas encore au monde.

Jacques Gagnon s’était lié d’amitié avec Coco Morin.

Ils sont toujours des amis.

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Puis, Jacques Gagnon s’est lié d’amitié avec moi…

Nous le sommes encore.

C’est grâce à Jacques Gagnon que Coco Morin s’est trouvé sur mon chemin. Voici donc maintenant le texte qui raconte sa rencontre du 23 juin dernier avec Jacques Morin.

Il s’agit de l’histoire d’une dernière rencontre.

Sa dernière rencontre avec Georges Tremblay

En 1946, on était à Trenton tous les deux. Nous étions tous les deux réembauchés comme permanents. Le premier stage se passait à Trenton. Je lui avais dit que je revenais dans l’aviation. J’ai été un an en congé. Lui a fait la même chose. Il est venu à Trenton et ne m’a jamais dit, les deux semaines que nous avons passées ensemble, le métier qu’il avait choisi : mécanicien ou quelque chose d’autre. Une journée, quand il a reçu son transfert, il est venu me voir dans ma chambre et m’a dit : Je viens te faire mes adieux, je m’en vais. Je suis transféré.

Ça m’a tellement surpris. J’étais surpris, mais une surprise normale pour un militaire. Moi j’avais mon  métier et lui avait le sien. Il ne m’a jamais dit le sien. Moi j’avais choisi la météorologie. J’ai fini mon cours de météorologie et j’ai été transféré à Rockcliffe, à Ottawa. Lui est disparu où… je le savais pas.

Quand Christine (sa fille) m’a mentionné que tu viendrais me parler de Georges Tremblay,  j’étais content. Je me suis dit : enfin je devrais savoir. Il ne m’a jamais donné de ses nouvelles. Moi j’ai essayé de communiquer à son adresse à Trois-Rivières, chez ses parents. Je n’ai jamais réussi. Ça revenait toujours avec adresse inconnue. Je ne savais pas où le rejoindre et je n’avais pas son matricule.

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Quand on est sorti du service, il a toujours dit : Cette fille-là, je vais la marier. Il sortait avec une fille de Trois-Rivières. Je ne sais pas si c’est elle qu’il a marié. Il avait sa photo quand nous étions à Centralia (en Ontario). J’ai également vu cette photo-là en Angleterre.

Ah… Je pensais que c’était elle qu’il avait marié, commente-t-il en apprenant que ce n’était pas le cas.

Il a marié Margaret Harder en 1948, à Calgary. Ils ont eu trois enfants, lui dis-je.

1948! La même chose que moi, de répéter Jacques Morin, étonné.

(Je profite de ce moment pour lui résumer la vie de Georges Tremblay, telle que racontée dans la correspondance entre Sharon, sa belle-fille, et Pierre Lagacé.)

C’est-tu extraordinaire comment ce qu’on peut découvrir, après tant d’années. Comme ça, sa belle-fille est intéressée à connaître mon passé. Est-ce qu’elle mentionne qu’il a déjà parlé de moi? (Positif selon la correspondance.)

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Commentaires sur les photos

Comme ça sa bru avait toutes ces photos-là.

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Comme ça elle me connaissait (éclat de rire)?

(Il arrive à la photo du nez d’un Lancaster) Ha! Mon Dieu! Ça ici c’est Tarzan. Tarzan c’était notre bombardier. C’était un athlète, il faisait de la culture physique. Il se faisait poser avec son chien. Il a peinturé ça lui-même sur le nez de l’avion.

George  RCAF plane photo

(Jacques Morin a d’ailleurs commenté chacune des photos. Celles d’après 1946 l’ont particulièrement intéressé. Il est devenu songeur en découvrant que son ami aux cheveux noirs avait grisonné au fil des ans. Je sentais qu’il aurait aimé connaître et fréquenter cet homme-là.)

Réponse à une question de Sharon au sujet de la carrière militaire de Jacques Morin après la guerre

Quand je suis sorti en 1948 pour me marier, j’étais LAC (Leading Aircraft Man) comme Georges.

J’ai été dans l’Aviation avec la Réserve. J’étais dans l’unité de radar de Sherbrooke. À ce moment-là, j’étais lieutenant, jusqu’en 1961. Le radar c’était pour nous autres les officiers le contrôle aérien. J’ai été contrôleur  de 1953 à 1961. L’unité a été fermée en décembre 1961. C’était une unité de réserve, le numéro 2450. Au mois de février 62 j’ai joint les Fusiliers de Sherbrooke comme capitaine, l’équivalent de Flight/Lieutenant dans l’Aviation, et ce jusqu’en 75. J’avais alors le droit de mettre CD après mon nom, pour Canadian Decoration. J’ai fait 23 ans de service. J’aimais ça. J’ai travaillé avec le général John Dunn comme son aide de camp quand on allait à Farnham (base de l’Armée canadienne au Québec). Lui ne connaissait rien dans le dessin. On avait fait des sketchs pour simuler des batailles. Moi j’étais bon sur le dessin. J’ai toujours été bon sur le dessin. John disait : J’veux pas d’autre gars que Coco.

Qu’était Georges Tremblay pour Jacques Morin?

C’était un grand ami, un ami très intime. Il me racontait tout et moi je lui racontais tout. Quand il est venu me faire ses adieux, il m’a tout simplement  donné la main. Sa mère m’avait dit quand j’étais allé à Trois-Rivières sur le cours de commando:  Coco je veux que vous preniez soin de Georges. Georges ne faisait rien sans me demander.

Coco… Est-ce que Georges avait aussi un surnom?

Non. C’était Louis. On l’appelait Louis ou bien juste Georges. C’est un peu comme notre pilote. Son nom c’est Eudore mais dans l’aviation en anglais ça se dit mal. Alors, on l’appelait Eddy.

Aviez-vous d’autres amis à part Georges?

J’avais d’autres amis. On sortait de temps en temps. On allait prendre une bière, on allait danser. Mais lorsque la veillée était finie, c’était fini. Mais Georges ce n’était pas pareil. On était toujours ensemble. Il ne sortait pas nulle part sans être avec Coco.

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Message pour Sharon Tremblay

J’aimerais bien ça être dans la position de les connaître. Je n’ai pas eu le plaisir de connaître la famille, les parents. Dites- lui que j’ai très apprécié tout ce que tu m’as apporté. L’erreur que j’ai faite c’est de ne pas avoir pris son matricule quand il est parti de Trenton.

Une anecdote pour le moins spéciale

(J’explique à Jacques Morin que la famille n’a aucune trace du log book de Georges Tremblay. Pierre Lagacé va combler cette lacune en envoyant à sa belle-fille copie  du sien, car après tout, ils volaient dans le même avion et ont vécu les mêmes aventures.)

Moi j’étais le premier sorti et Georges était le deuxième. On s’assoyait dans le camion et on ne parlait pas. Les nerfs étaient brûlés. Et puis on attendait. Il y a juste la fois qu’il marchait tout croche. Je lui ai demandé : T’as l’air d’un gars qui a chié dans ses culottes. Il dit : Oui crisse. Ça fait trois heures et demi que je suis assis dedans. On s’était fait tirer. Lui a eu la peur de sa vie. Une bombe a passé entre l’aile et la queue. Lui l’a très bien vue, car il était sur le dessus (comme mitrailleur). Il parlait au pilote. Je me souviens de ça comme si c’était hier. Il dit : Eddy, je pense qu’on va se faire bombarder. L’avion d’en haut est environ 1000 pieds plus haut que nous autre. Cet avion-là a lâché ses bombes avant le temps. Les incendiaires ont passé en avant de notre avion et puis une grosse bombe de 1000 livres a passé entre l’aile et la queue. Georges l’a vu descendre. Il expliquait ça au pilote. Il a fait : euh…  et il parlait plus. Je n’ai pas besoin d’en dire plus. Au retour, je l’ai vu mettre ses capotes sur ses deux canons. J’étais assis dans le camion, j’attendais en fumant une cigarette. Quand on revenait d’un bombardement, je parlais à personne. Je buckais. Il fallait que je me vide les nerfs. Donc, en voyant Georges marcher,  ça été plus fort que moi. Je me mets à rire et je lui dis ce que je pense. De temps en temps, il sacrait. Là, il avait toutes les raisons de sacrer. Quand je suis arrivé au camp, moi j’aimais ça jouer des tours. Quand on est arrivé au briefing room pour se faire interroger par le corps d’intelligence, les deux aumôniers, un protestant et le catholique, se promenaient avec une théière en grès et nous demandaient si on voulait renforcer notre thé. C’était du cognac. Ils n’avaient pas le droit d’avoir la bouteille. Il mettait donc ça dans la théière. L’occasion était trop belle pour ne pas que je fasse un autre coup de cochon comme d’habitude. Alors, j’ai dit à l’aumônier : Quand tu passeras à côté de Georges, fais semblant de rien et puis quand tu videras du cognac dans son thé : Tu diras : Mais coudonc Georges me semble que ça sent mauvais. Georges lui a répondu sans hésiter : Ça doit être Coco Morin qui s’est ouvert la gueule. La nouvelle s’était répandue et tout le monde passait à côté de Georges en reniflant.

(J’avoue que cette anecdote est pour le moins crue, mais c’est la réalité. Jacques Morin reconnaît que ce n’était pas très élégant. J’ajoute que ce n’était pas le temps de faire dans la dentelle. C’était la guerre et ce que ces hommes vivaient est inimaginable. Georges Tremblay est le seul membre de l’équipage à avoir vu cet engin diabolique tomber du ciel. C’était une question de quelques petits pouces et lui et ses copains se faisaient pulvériser. N’oublions pas que leur avion était rempli d’essence à haut indice d’octane et qu’en plus, toutes leurs bombes étaient encore dans la soute. J’en frisonne lorsque j’écris ces lignes et je défie n’importe quel être humain de réagir autrement que Georges Tremblay, ce jour-là. Comment ne pas converser des séquelles de tels événements. Comment pouvaient-ils encore trouver le courage de s’amuser un peu???)

Le mot de la fin de Jacques Morin

Pourquoi Georges n’a jamais donné de nouvelles? J’ai toujours fouillé dans mes souvenirs pour  essayer de trouver quelque chose qui me rappellerait de lui.

Note au sujet des tatouages de Jacques Morin. Sur le bras droit on voit un serpent avec un poignard dans la tête. Le symbole : La mort plutôt que le déshonneur. Il l’a fait faire dans une gare à son arrivée en Angleterre. Le dragon, sur le bras gauche, a été effectué un peu plus tard.

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